Le spleen des eurodéputés polonais
Après tant d'années passées derrière le rideau de fer soviétique, ils s'attendaient à des retrouvailles pleines d'émotion avec cette vieille Europe qui leur était si chère : ils n'ont entendu que des sarcasmes sur le "plombier polonais", leur compatriote imaginaire accusé de faire du dumping social à l'Ouest... Les eurodéputés polonais ont le spleen. Ils font certes partie de la grande famille parlementaire européenne depuis juin 2004, mais s'y sentent mal aimés.
Leur arrivée, déjà, n'a pas été saluée comme elle l'aurait, selon eux, mérité : leur candidat au perchoir, l'ancien dissident Bronislaw Geremek, symbole de la lutte contre le totalitarisme communiste, n'a pas été élu. La gauche lui a reproché son libéralisme économique et son engagement politique en faveur de la guerre en Irak. Très peu, à l'instar du leader des Verts, Daniel Cohn-Bendit, ont rendu hommage au combat pour la liberté mené par l'ancien professeur d'histoire médiévale, signataire de la fameuse lettre de soutien des intellectuels de Varsovie aux ouvriers grévistes de Gdansk, devenu l'un des conseillers de Lech Walesa dès le 22 août 1980.
Combien, parmi leurs collègues, d'ailleurs, savent que la plupart des eurodéputés polonais sont d'anciens combattants de Solidarnosc, premier syndicat libre du monde communiste ? Qui sait que le discret Jozef Pinior, membre du groupe socialiste, a permis que la résistance clandestine soit financée depuis la proclamation de la loi martiale par le général Jaruzelski, le 13 décembre 1981, jusqu'à la transition démocratique, en 1989 ? Il avait eu la bonne idée de retirer de la banque son trésor de guerre le 12 décembre, pour le cacher à l'archevêché de Wroclaw (ouest). "Autrement, les fonds auraient été gelés", explique-t-il.
"IGNORANCE !"
La plupart de ceux qui siègent à Strasbourg sont des intellectuels. Ils ont souvent organisé des réseaux de résistance dans leurs universités pendant l'"état de guerre". Janusz Lewandowski, le président de la commission des budgets, raconte, pince-sans-rire, comment il enseignait l'économie planifiée le jour et l'économie de marché la nuit.
L'ancien premier ministre, Jerzy Buzek, rapporteur du 7e programme-cadre de recherche, était chercheur en chimie à l'Académie des sciences de Gliwice : il imprimait des journaux clandestins après le travail. Jan Kulakowski (76 ans), qui a quitté Varsovie en 1946 après y avoir pris une part active à à la résistance pendant la guerre, était l'ambassadeur occulte de Solidarité auprès de la Confédération des syndicats européens à Bruxelles.
Les eurodéputés polonais constatent que la plupart de leurs collègues méconnaissent leur histoire nationale, et ils le regrettent : "On ne pourra pas fonder une identité européenne commune sur cette ignorance !", proteste le rude Jacek Saryusz-Wolski, chef de la délégation du Parti populaire européen (droite), dans un excellent français. Il tente d'obtenir que le Parlement commémore les grandes dates de l'histoire polonaise comme le massacre des officiers de Katyn fusillés sur ordre de Staline en 1940. Pour l'instant, l'institution a refusé. Son président, Josep Borrell, a estimé que, si l'on consacre une minute de silence à tous les événements tragiques du passé, "nous aurons une commémoration triste à faire chaque jour".
Les Polonais ont une rancune particulière à l'égard des Français, qui ont certes déclaré la guerre à Hitler lorsqu'il a envahi la Pologne, le 1er septembre 1939, mais sans déclencher d'offensive, ce qui a lui a permis de mettre en pièces l'armée polonaise. Lorsque le gouvernement français a négligé d'être présent aux commémorations du 25e anniversaire de Solidarnosc, à Gdansk, en septembre 2005, M. Saryusz-Wolski a lancé cette phrase assassine, devant ses collègues UMP : "En 1939, les Français n'ont pas voulu mourir pour Dantzig, et maintenant ils ne veulent pas perdre leur temps pour Gdansk !" Tout en regrettant cette absence, Alain Lamassoure, eurodéputé UMP, estime que "les Polonais ont tendance à rouvrir sans cesse les blessures du passé, alors que l'Europe devrait servir à les oublier."
Le président de la délégation socialiste française, Bernard Poignant, historien de formation, constate lui aussi que "les Polonais souffrent encore d'un passé à fleur de peau". Dans sa lettre mensuelle d'avril 2006, intitulée "chère Pologne", il explique : "De 1795 à 1990, la Pologne n'a connu que vingt ans de souveraineté, entre 1919 et 1939." Son peuple "veut être définitivement sûr de sa liberté reconquise, aujourd'hui". "Il croit que seule l'Amérique la lui garantit ; à nous, Européens, de le rassurer sur ce plan !", ajoute-t-il.
Le rôle qu'a joué l'Eglise catholique dans la victoire de Solidarnosc conduit les Polonais à prendre des positions éthiques qui choquent leurs collègues les plus laïques, comme les Français ou les Belges. Des eurodéputés de la Ligue des familles polonaises, formation nationaliste et intégriste qui a rejoint vendredi 5 mai le gouvernement polonais, ont créé en 2005 un incident en organisant dans les couloirs du Parlement une exposition dans laquelle ils comparaient l'avortement à la Shoah. M. Poignant estime que, si l'on "rassure" les Polonais, "peu à peu, le clergé rentrera dans ses églises". Il admet que "ce sera long sans doute, comme en France tout au long du XIXe siècle et même au-delà".
MANQUE DE SOLIDARITÉ
Les eurodéputés polonais se plaignent aussi d'un manque de solidarité envers les Européens de l'Est, plus pauvres. Ils n'ont pas compris les réactions défensives des pays de l'ancienne Europe sur la liberté d'accès au marché du travail à leurs salariés ni la crise provoquée, en France notamment, par la directive Bolkestein sur la libéralisation des services. Les eurodéputés polonais étaient tous favorables à ce texte, quel que soit leur groupe politique. Ils y voyaient une chance offerte à leurs entrepreneurs. Ils ne comprennent pas que cette directive ait créé en France la peur du "plombier polonais" et alimenté le non au référendum sur le projet de Constitution. "Le consommateur y aurait gagné !", s'agace Dariusz Rosati, membre du groupe socialiste, qui trouve ses collègues français "gauchistes et dogmatiques" lorsqu'ils "cherchent à protéger des fournisseurs de services aux tarifs trop élevés". Ancien membre du POUP, le parti communiste polonais, il se sent "beaucoup plus proche de la droite" sur ce dossier que de son groupe parlementaire.
La figure du "plombier polonais" a beaucoup blessé Bronislaw Geremek : elle a été "alimentée par la xénophobie" et ne serait jamais apparue "si l'élargissement avait été mieux expliqué par les élites politiques nationales". L'eurodéputé se désole du "caractère dramatique" de la crise que vit l'Europe, avec l'échec du projet de Constitution. "L'Europe doit retrouver son courage", insiste-t-il : il espère que le président français qui sera élu en 2007 pourra le lui rendre, en s'alliant à la nouvelle chancelière allemande, Angela Merkel.
Rafaële Rivais
Article pris dans Le Monde