ARTSGéricault, peintre expérimentalLE MONDE | 29.04.06 | 19h17 • Mis à jour le 29.04.06 | 19h17
Théodore Géricault (1791-1824) est l'auteur du
Radeau de la Méduse, qui est un tableau de fait divers - le naufrage d'un navire au large de l'Afrique - et un tableau politique - le commandant était un officier incompétent qui avait été nommé par Louis XVIII parce qu'ancien émigré et n'avait plus navigué depuis vingt ans.
Il est le peintre de la
Course des chevaux libres à Rome, scène de la vie populaire italienne imprégnée de souvenirs antiques. Il est celui de scènes de batailles et de portraits d'internés. Il a peint
Un four à plâtre et lithographié des scènes londoniennes. Il a dessiné des exécutions capitale, des scènes érotiques et d'autres de cannibalisme. Et même des portraits d'enfants. C'est ce qu'on appelle une oeuvre variée, hétérogène même.
Comme elle a duré une douzaine d'années en tout, l'impression de diversité est d'autant plus forte. Pourquoi tant de sujets différents, dans des formats différents, avec des techniques différentes ? Quand un artiste pose des questions de ce genre, la solution de simplicité consiste en un classement chronologique ou thématique, qui ne résout rien. L'exposition "Géricault, la folie d'un monde" est remarquable parce qu'au lieu de l'esquiver, elle affronte la difficulté et propose une réponse.
Sylvie Ramond et Bruno Chenique, ses concepteurs, y démontrent que l'oeuvre de Géricault n'est si variée que parce qu'elle est expérimentale ; et qu'elle est expérimentale parce que contemporaine de l'effondrement d'un monde ancien et du surgissement d'un monde nouveau, produit des révolutions politique et industrielle conjuguées. Ce changement politique et social radical a suscité un changement artistique aussi violent : Géricault a été le premier à le réaliser.
C'est ce qui est prouvé en cent quarante oeuvres, parmi lesquelles de nombreuses études méconnues. Elles sont réunies en chapitres qui sont autant de tentatives pour décrire et comprendre ce qui est en train de se passer dans les moeurs, les idées et les vies vers 1820.
Ce qui se passe, c'est d'abord la fin de l'âge héroïque qui, pour Géricault, se confond avec les guerres impériales. Les variations sur le
Cuirassier blessé sont autant d'allégories de la défaite napoléonienne. Géricault montre aussi la retraite de Russie, le sacrifice d'un artilleur se faisant sauter avec ses munitions, les anciens soldats mutilés, les officiers exilés aux Etats-Unis. Plutôt que de nobles charges de cavaleries et des panoramas de batailles à la Gros, il peint des combattants isolés qui ne savent plus où ils sont et attendent - une ambulance ou la mort.
Il peint des victimes : ces blessés de guerre, les naufragés de la
Méduse devenus fous, des condamnés marchant à l'échafaud, des malades, un assassinat, un suicide. Chaque fois, des esquisses et des études de détail précèdent l'oeuvre finale, le grand tableau qui, souvent, ne sera pas exécuté.
LE BALANCEMENT POUR STRUCTUREChaque fois aussi, il oppose à ces représentations tragiques ou morbides les représentations opposées. Aux corps décharnés ou autopsiés répliquent ceux des athlètes arrêtant les chevaux dans leur course et ceux des filles se tordant de plaisir dans des étreintes à deux ou trois. A la mécanique meurtrière des abattoirs qu'il observe avec un acharnement mélancolique, il oppose la lutte d'Hercule domptant le taureau de Crète. Et aux chevaux de charroi condamnés à l'épuisement et l'équarrissage, les destriers aux yeux fous et aux narines gonflées.
Vite, ce balancement apparaît comme la structure même de l'oeuvre : alternativement l'exaltation de la force, du mouvement et du plaisir libres, puis l'enfermement désespérant dans un ordre qui ne peut être que fatal à qui s'y soumet. La peinture oscille entre une gestuelle dynamique qui fait songer à Rubens autant qu'à Michel-Ange, et une froideur descriptive qui annonce Courbet et plus encore Manet. Celui-ci est particulièrement proche dans les portraits des enfants Dedreux, qui préfigurent Le Fifre.
De la première manière - l'ancienne, la nostalgique - relèvent les prodigieux dessins à l'encre rehaussés de lavis et de gouache et les toiles de petit format traitées en touches sinueuses - leçon qu'a retenue Delacroix. La seconde - la neutre, la moderne - a produit deux séries de chefs-d'oeuvre : les études de gens du peuple et celles des monomanes du vol et de l'envie, qui sont des analyses psychiatriques et des emblèmes des vices qui naissent de l'argent et de la propriété. Et les lithographies de Londres, qui marquent la naissance du paysage moderne, liée à l'expérimentation d'une technique - la litho - qui venait elle-même de naître.
S'il n'était mort à 32 ans, Géricault aurait été l'artiste essentiel de la première moitié du XIXe siècle, parce qu'il est celui qui a le plus tôt et le plus profondément compris ce siècle.
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"Géricault, la folie d'un monde",
Musée des beaux-arts, 20, place des Terreaux, Lyon-1er. Tél. : 04-72-10-30-30. Du mercredi au lundi de 10 à 18 heures. 8 euros. Jusqu'au 31 juillet.
Philippe Dagen
Article paru dans l'édition du 02.05.06
(
http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/0,40-0@2-3246,50-766934,0.html)
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Culture L'exposition lyonnaise révèle le peintre, réputé romantique, plutôt troublant et troublé.Géricault à mortPar Gérard DUPUY
vendredi 28 avril 2006
envoyé spécial à Lyon
Derrière l'auteur du
Radeau de la Méduse et l'imagier brillant du cheval, l'image de Théodore Géricault (1791-1824) reste floue, entre une réputation de garçon sympathique et celle d'un génie romantique tôt foudroyé. L'exposition que lui consacre le musée des Beaux-Arts de Lyon lui rend une présence autrement troublante c'est un portrait au noir, frangé de folie et de mort.
Dans un paysage romantique français assez popote, il tranche par sa radicalité et fait plutôt signe vers les sombres éclats d'Allemagne ou d'Angleterre par exemple vers Byron, mort quelques mois après lui, à peine plus vieux que lui, ou vers Kleist, suicidé quelques années avant au même âge. Et, justement, l'exposition de Lyon s'attache à donner des moyens de comprendre cette parenté générationnelle, en faisant de l'aventure de Géricault
«la folie d'un monde», ce monde qu'il a partagé avec quelques autres jeunes gens fiévreux et prémonitoires, nés à la terrible charnière des XVIIIe et XIXe siècles.
Guerriers fatigués. Tout commence avec les chamarrures des uniformes napoléoniens. Géricault participe du renouveau de l'ancien genre noble, la peinture d'histoire, mis au service de l'heure présente. On voit à Lyon des esquisses de son
Chasseur chargeant et de son
Cuirassier blessé qui voisinent au Louvre avec le
Radeau. Géricault donne apparemment dans l'héroïsme de commande (sa famille était assez fortunée pour lui avoir évité d'être recruté), mais, à mieux regarder, ces guerriers semblent bien fatigués. Leurs regards les premiers des étranges regards de Géricault les confinent dans un quant-à-soi peu militaire, un retrait loin du combat. Curieux soldats qui pensent à autre chose en plein barouf !
Géricault aimait si peu l'Empire qu'il s'engagera dans les mousquetaires du roi à la Restauration sans être pour autant un royaliste bien fervent: son lavis sur l'exécution du général de La Bédoyère, une victime de la Terreur blanche, le montre. C'est aussi la première des nombreuses représentations d'exécution capitale qu'il réalisera. La prégnance de ce thème ne peut certainement pas se réduire à une simple opposition à la peine de mort : il y a au moins de l'ambivalence dans cette fascination.
De son inévitable séjour de jeunesse à Rome, Géricault retient, là aussi, des thèmes inhabituels : outre les chevaux du Palio qui ouvraient alors le carnaval, il dessine des brigands et les abattoirs, où les bouchers ne travaillaient certainement pas nus comme il les dessine. On a beaucoup parlé des chevaux de Géricault, mais n'est-il pas étrange qu'il les représente souvent en compagnie d'hommes dénudés, les enlaçant les uns aux autres dans un singulier corps à corps ?
Les présentateurs de l'exposition proposent de voir dans la dilection du peintre pour les chevaux Ñ et leurs croupes en particulier Ñ un déplacement du désir sexuel. Ces nudités inhabituelles y incitent certainement. L'intérêt de Géricault pour la légende de Mazeppa (avant Hugo, mais après Byron) Ñ ce page surpris en flagrant délit d'adultère attaché nu sur un cheval lâché dans la steppe et, néanmoins sauvé, devenu grand seigneur Ñ n'y est peut-être pas étranger.
Un fils avec sa tante. La sexualité de Géricault a beaucoup fait parler. D'abord parce qu'il passait pour ne l'avoir jamais évoquée dans une oeuvre presque dépourvue de figure féminine (mais remplie d'hommes nus, ce qui a permis d'évoquer une éventuelle homosexualité). Des découvertes récentes, surtout de dessins, ont infléchi ce jugement. On peut voir à Lyon un petit ensemble d'erotica hétéros, dont un tableautin, propriété du Getty Museum, montrant une scène de triolisme (un homme avec deux femmes).
Sa sculpture d'un satyre masturbant une bacchante montre l'audace de son imagination. Ces représentations, peu sentimentales, se situent très loin de l'image, même grivoise, donnée de la sexualité à l'époque. Elles ont une densité, une brutalité de gestes qui étonnent. Difficile de ne pas rapprocher cette absence de conventions avec un fait longtemps ignoré de la vie privée de Géricault, sa longue et perturbante liaison avec la femme de son oncle maternel Ñ un fils en est issu.
Enfants inquiétants. La représentation qu'a donnée Géricault de l'enfance est un des points forts de l'exposition lyonnaise. Un tableau connu, mais non montré en public depuis très longtemps, y figure (il appartient désormais à la collection Pierre Bergé et Yves Saint Laurent). Alfred et Elisabeth Dedreux, enfants d'un couple ami du peintre, y semblent destinés à figurer la part d'indépendance irréductible que l'enfance opposera toujours au monde adulte, si gentiment attifée qu'on la veuille. Ce simple portrait venge des centaines d'affreux enfants gracieux que Greuze a pu offrir à la mode de son époque Ñ une des rares fautes de goût d'un siècle qui s'en permettait peu. Ce tableau n'est pas isolé dans l'oeuvre de Géricault, au contraire : l'exposition en montre cinq autres exemples. Ce
«Michel-Ange égaré au rayon des poupées», comme l'écrit un détracteur, a donné de l'enfance une image qui annonce, avec un siècle d'avance, les futures insolences surréalistes (quel dommage que le Louvre, par ailleurs généreux, n'ait pas prêté son
Portrait de Louise Vernet enfant, qui aurait merveilleusement complété cette section!).
La réserve inaliénable de ces enfants est-elle différente de celle que montrent ceux qu'on disait
«aliénés» ? Géricault, dans des circonstances qu'on connaît mal (peut-être par l'intermédiaire d'un ami psychiatre, un des premiers disciples d'Esquirol), a peint une série de portraits de fous, dont cinq survivent (trois sont exposés à Lyon, le musée des Beaux-Arts possède le plus célèbre, la
Hyène de La Salpêtrière, aussi dit la
Monomane de l'envie).
Ces portraits en buste sur fond sombre affichent des visages dont l'inquiétante étrangeté se fait d'autant plus insistante que les modèles présentent tous les signes d'un grand calme extérieur. Comme pour les enfants précédents, ces visages paraissent se refuser dans le moment même qu'ils s'offrent à la vue, sourdant d'une menace qu'on a du mal à cerner mais qui s'insinue dans le spectateur. La folie sans mot en face à face.
Dans la dernière section, après des scènes de rues londoniennes qui montrent l'acuité du regard social, enfin quelques chevaux. Mais ce sont des bêtes vieillies, attachées à leur labeur, ou bien mortes, dans la neige ou dans une carriole d'équarrisseur. Même les chevaux ont leur part d'ombre. Le peintre des chevaux était aussi un cavalier intrépide, dont les chutes ne sont pas étrangères au précoce décès. L'exposition donne de Géricault une image sévèrement recadrée à l'extrême gauche: il suffit pour cela de lire, derrière chacune des noirceurs de ce dandy, les rudes révoltes dont son siècle était lourd. La démonstration est convaincante.
http://www.liberation.fr/page.php?Article=378177___________________________________________________________________________
Quelques tableaux :
http://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Jean_Louis_Th%C3%A9odore_G%C3%A9ricault